Mun Sui : le pirate du roi
By Jason for Discover Kampot

En 1859, avant le voyage qui le rendrait célèbre pour son récit d’Angkor Wat, le naturaliste français Henri Mouhot se tenait au bord de la rivière de Kampot et regardait le roi Ang Duong et sa flottille royale remonter vers lui. Le roi revenait d’une inspection des navires mouillés au large du port et d’une jonque de commerce qu’il faisait construire.

Derrière le roi venaient des bateaux portant des dignitaires royaux et des chefs locaux. Mais une barque se distinguait des autres. Elle était montée par des Chinois et, à sa proue, se tenait un homme grand et puissant, épais de cou, massif, coiffé à la manière vietnamienne et portant une longue barbe blanche. Il tenait « une espèce de hallebarde surmontée d’un croissant ».
« C’était le fameux Mun-Suy, le chef des pirates et l’ami du roi », écrivit Mouhot.
Avant d’être le pirate du roi, Mun Sui était venu à Kampot avec un projet de la brûler. À la fin de sa vie, cette même ville se souviendrait de lui comme d’un ancien qui réglait les disputes et soignait les blessures sans demander de paiement.
Mun Sui était arrivé pour la première fois à Kampot vers 1858, avec une centaine d’hommes que Mouhot décrivit comme des « aventuriers, écumeurs de mer comme lui ». Originaire d’Amoy, dans le Fujian, il avait fui la ville à cause de « méfaits que l’on ne connaît pas très-bien ». À Kampot, on disait qu’il descendait de l’ancienne famille impériale chinoise.
À cette époque, Kampot était la seule ouverture du Cambodge sur la mer. Moins de vingt ans plus tôt, la ville avait été sous contrôle vietnamien direct, jusqu’à ce que le gouverneur de Kampot, Oknha-Mau, rassemble environ trois mille Cambodgiens et repousse les Vietnamiens vers Ha Tien.
La ville que Mouhot vit s’étendait entre plusieurs établissements au bord de la rivière. Autour de l’actuelle vieille ville de Kampot se trouvait Kompong Bay, le village cambodgien où vivait le gouverneur et où un ancien fort vietnamien rappelait encore l’occupation récente. À un mille et demi en aval se trouvait Prey Srok, le principal port et le marché chinois, qui ne comptait pas plus de trois cents maisons. Le long de la rive opposée s’étendait Traeuy Koh, aujourd’hui Fish Island, avec des villages malais et vietnamiens qui faisaient partie de la plus large agglomération de Kampot. Ensemble, ces communautés comptaient environ cinq cents maisons et peut-être trois mille habitants.
À Prey Srok, Mouhot trouva le marché descendant jusqu’au bord de la rivière : des étals vendaient « verrerie, faïence, haches, couteaux, parasols chinois et autres marchandises », tandis que marchands et restaurateurs « se disputent la rue avec des cochons, des chiens affamés et des enfants de tout âge… barbotant dans la boue ». D’autres, écrivait-il, se traînaient péniblement « chez le marchand d’opium, le barbier ou dans quelque maison de jeu ». Six ou sept navires se trouvaient dans la rade à tout moment.

Kampot était précieuse, exposée et peu protégée. C’est dans cette faille que Mun Sui entra. Pendant quelque temps, il fit « trembler tout le monde », écrivit Mouhot, « extorquant, la menace à la bouche, tout ce qu’ils pouvaient aux gens du marché ». Il n’était pas le premier à essayer. En 1856, six jonques pirates semèrent une telle panique dans la ville que le père Arsène Hestrest, le missionnaire local, se réfugia à bord d’un navire hambourgeois mouillé au large. Ces pirates étaient venus et repartis. Mun Sui resta.
Ses ambitions finirent par dépasser l’intimidation. Il projeta de brûler la ville, de tuer les habitants et de repartir avec tout ce qui pouvait être emporté. Les Cambodgiens le découvrirent et armèrent la ville contre lui. Mun Sui reconsidéra la situation. Il fit monter ses hommes sur la jonque et mit le cap au sud.
Il alla à Ha Tien. « Le marché fut saccagé en un moment », écrivit Mouhot, mais les habitants, « revenus de leur surprise », repoussèrent les pirates vers leur jonque ; plusieurs hommes de Mun Sui furent tués.
Quand Mun Sui revint à Kampot, il changea de tactique. Il offrit des cadeaux au gouverneur de Kampot, Oknha Tong, un Sino-Cambodgien qui possédait une exploitation sucrière à Phnom Sa. Il rendit aussi hommage au roi Ang Duong lui-même.
Dans un royaume faible, un pirate avec une centaine d’hommes armés était un problème. Ang Duong en fit une solution. Le roi nomma Mun Sui commandant du garde-côtes. D’après ce que Mouhot entendit, le roi agissait soit par crainte du pirate, soit pour s’attacher sa protection contre les Annamites.
Le Siam envoya une expédition navale pour le saisir. Deux de ses hommes furent pris et exécutés. Mun Sui, lui, resta introuvable, caché, disait-on, dans le palais royal. Les navires siamois finirent par repartir.

Pendant que Mouhot avançait vers l’intérieur, sur le voyage qui le mènerait à Angkor Wat, Ang Duong fit son dernier retour à Oudong. Le roi mourut l’année suivante. La jonque qu’il avait commandée ne lui survécut que quelques années, avant de se briser dans une tempête sur la côte entre Kep et l’embouchure du Kabal-Roméas.
Quelque temps plus tard, la chance de Mun Sui tourna court dans une querelle avec un chef pirate rival connu sous le nom d’A-Chhép, « Mâchoire cassée ». A-Chhép l’attaqua et le vainquit. La jonque de Mun Sui fut gravement endommagée dans l’attaque ; au retour, elle ne put franchir le banc de sable à l’embouchure de la rivière de Kampot et y coula. Sa fortune sombra avec elle, où elle repose probablement encore. Mun Sui survécut, mais tout ce qu’il avait construit avait disparu. Sans jonque, sans hommes, sans fortune, il s’installa définitivement à Kampot, n’étant plus le pirate redouté qu’il avait été.
Le dernier portrait que nous ayons de Mun Sui nous vient d’Auguste Pavie, arrivé à Kampot vers 1879. Seize ans plus tôt, le Cambodge était devenu un protectorat français, et Pavie était opérateur télégraphiste pour l’administration coloniale, posté dans une ville déjà bien engagée dans son déclin.

La France contrôlant alors à la fois le Cambodge et le sud du Vietnam, Kampot avait perdu son importance. Les marchandises pouvaient descendre librement de Phnom Penh par le Mékong jusqu’à Saigon. La route maritime orientale, plus sûre et mieux connectée, attira les marchands ailleurs ; les jonques venaient encore à Kampot, mais elles étaient moins nombreuses. La population de la ville, qui avait atteint environ cinq mille habitants au début des années 1870, diminuait. Au début des années 1890, elle ne compterait guère plus de quinze cents habitants : quelques centaines de marchands et planteurs chinois, des pêcheurs vietnamiens vendant écaille de tortue et holothuries, et des Khmers et commerçants musulmans dispersés dans la campagne alentour.
Ruiné, il s’était fixé à Kampot pour de bon. Malgré sa réputation, il était respecté dans la communauté chinoise : « Tous les Chinois l’aimaient. » Quand des disputes s’élevaient entre eux, Mun Sui aidait à les apaiser.
Des années de raids et de combats rapprochés lui avaient aussi appris à soigner les blessures. Pavie l’appela « unique chirurgien du pays ». On venait le trouver de plusieurs lieues à la ronde, et « il ne fait pas payer ses soins ». Il mourut à peu près au moment où Pavie arriva.
Mun Sui mourut au moment où cet ancien Kampot commençait à disparaître. Quand il arriva, la ville venait tout juste d’échapper au pouvoir vietnamien et de devenir l’étroite ouverture maritime d’Ang Duong, une ville de rivière faite de jonques, de marchés, de fumeries d’opium, de missionnaires, de pirates et de gouverneurs armés, entre le golfe et la jungle. Quand il mourut, elle était déjà dans le protectorat français. Le Kampot qui suivit serait tracé autour de la Résidence, avec ses routes, ses marchés, ses conduites d’eau, son marché aux poissons et un plan de rues dont l’empreinte subsiste encore. Mun Sui mourut juste avant que cette nouvelle ville commence à prendre forme. Il appartenait à celle d’avant, quand l’autorité tenait aux personnes, quand la côte restait dangereuse, et qu’un homme pouvait arriver en pirate, servir un roi, perdre une fortune sur la barre de la rivière et mourir comme le seul chirurgien que l’on pouvait appeler.

Sources :
Henri Mouhot, Voyage dans les royaumes de Siam, de Cambodge, de Laos et autres parties centrales de l’Indo-Chine (1868)
Adhémard Leclère, Histoire de Kampot et de la rébellion de cette province en 1885-1886 (1907)
Auguste Pavie, Excursion dans le Cambodge et le royaume de Siam (1884)
Auguste Pavie, Mission Pavie : Géographie et voyages, vol. I (1900)
Kitagawa Takako, « Kampot of the Belle Époque: From the Outlet of Cambodia to a Colonial Resort » (2005)
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